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Interview de Eric Ménétré, CEO et fondateur de dEEGtal Insights
Au cœur du Pôle IA, dEEGtal accélère le diagnostic de l’épilepsie
Inauguré en décembre 2025, le Pôle IA du Campus Biotech — opéré par les HUG en partenariat avec le Wyss Center — constitue le premier hub genevois dédié à l’intelligence artificielle appliquée à la santé. Réunissant cliniciens, chercheurs et spécialistes de l’IA sur 1 000 m² d’espaces collaboratifs, il accélère la transformation du diagnostic, des soins et des neurotechnologies. Installée au cœur de cet écosystème, dEEGtal développe des outils d’analyse EEG assistés par IA pour améliorer le diagnostic de l’épilepsie. Rencontre avec un de ses fondateurs, Eric Ménétré.
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dEEGtal est implanté au Campus Biotech, au sein de l’IA Hub. Qu’est-ce que cet environnement apporte concrètement à votre activité au quotidien ?
Être une start-up, c’est devoir apprendre plusieurs métiers en parallèle : recherche, ingénierie, levée de fonds, conformité réglementaire… Dans ce contexte, être implanté au Campus Biotech est un avantage considérable.
Au-delà d’un cadre de travail exceptionnel, le Campus constitue une véritable plateforme de compétences. Le Wyss Center, investisseur de notre premier tour de financement, met à disposition des start-ups de son portefeuille des expertises scientifiques, techniques et stratégiques auxquelles une jeune entreprise n’aurait pas accès seule à ce stade.
Nous avons également eu le privilège d’être la première start-up intégrée au pôle IA du Campus, qui réunit cliniciens, chercheurs et entrepreneurs. L’innovation fonctionne comme une chaîne : les cliniciens identifient les besoins, les chercheurs explorent des solutions, et l’industrie transforme les avancées robustes en outils concrets pour les patients.
Réunir ces trois maillons dans un même lieu est rare. Cela crée une dynamique vertueuse au service des patients et de l’innovation.
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L’IA Hub réunit cliniciens, chercheurs et experts en intelligence artificielle. Cette proximité interdisciplinaire est-elle déterminante pour concevoir une IA réellement utile à la pratique médicale ?
Oui, car une IA médicale pertinente ne naît pas d’un développement linéaire, mais d’interactions constantes entre la clinique, la recherche et l’entreprise.
Les cliniciens posent les problèmes à partir du terrain. Les chercheurs les traduisent en hypothèses et explorent différentes approches. Les start-ups sélectionnent ensuite les solutions les plus robustes pour les transformer en produits sûrs, viables et conformes aux exigences réglementaires.
Ces allers-retours sont essentiels. Sans clinique, l’outil est déconnecté du réel. Sans recherche, il manque de profondeur scientifique. Sans industrie, on ne transforme pas l’innovation en impact réel.
L’IA Hub permet précisément cette fertilisation croisée continue, indispensable pour concevoir une intelligence artificielle réellement utile à la pratique médicale.
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Votre parcours mêle recherche universitaire, pratique clinique et entrepreneuriat. En quoi cette double culture recherche–terrain a-t-elle influencé la manière dont vous avez conçu dEEGtal ?
Beaucoup de start-ups naissent dans des laboratoires d’ingénierie avec une solution technologique en quête de problème. Chez dEEGtal, nous avons fait l’inverse. Nous sommes partis d’un constat scientifique et clinique : le diagnostic de l’épilepsie, notamment après une première crise, reste insuffisamment performant avec les outils actuels. En parallèle, notre équipe disposait d’une expertise en traitement de signal électrique et en intelligence artificielle.
Notre solution est née de la rencontre entre ces deux dimensions : un besoin clinique clairement identifié et une maîtrise technique des outils capables d’y répondre. Nous avons conçu notre produit en pensant à l’utilisateur final. Une IA utile doit s’intégrer naturellement dans son flux de travail et fournir une information compréhensible et actionnable.
Cette culture recherche–terrain est au cœur de notre ADN.
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Le diagnostic de l’épilepsie reste souvent long et incertain, notamment après une première crise. Comment l’IA peut-elle aujourd’hui dépasser les limites de l’interprétation EEG de routine ?
Chaque année, environ cinq millions de patients consultent pour une possible première crise d’épilepsie. Lorsque la crise est terminée, le neurologue doit déterminer si l’événement était réellement de nature épileptique ou lié à une autre pathologie.
L’un des principaux outils à disposition est l’électroencéphalogramme (EEG), qui mesure l’activité électrique du cerveau. C’est une technique fiable et précieuse. Mais elle pose un défi majeur : l’activité cérébrale est faible, les anomalies peuvent être brèves et subtiles, souvent invisibles à l’œil humain. Même chez des patients épileptiques, un EEG peut apparaître normal.
C’est là que l’intelligence artificielle apporte une valeur ajoutée. Les modèles modernes d’IA excellent dans l’identification de patterns complexes et peuvent détecter des signatures statistiques que l’analyse visuelle ne permet pas d’objectiver.
Ainsi, même lorsqu’un EEG semble normal, notre modèle peut extraire une information probabiliste supplémentaire. Cela peut aider le neurologue à poser un diagnostic plus rapidement, dès la première crise, et à initier un traitement plus tôt.
Un diagnostic plus rapide signifie un traitement plus précoce et une protection plus rapide contre de nouveaux épisodes.
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Plus largement, comment voyez-vous le rôle d’un pôle comme l’IA Hub du Campus Biotech dans l’évolution de la neurologie et de la psychiatrie, notamment en matière de médecine de précision ?
La médecine de précision est au cœur de cette transformation. Aujourd’hui encore, la plupart des décisions thérapeutiques reposent sur des protocoles relativement standardisés, alors qu’aucun patient n’est identique à un autre.
L’intelligence artificielle permet d’intégrer des dimensions invisibles à l’œil humain : patterns subtils de signaux cérébraux, données longitudinales issues d’objets connectés, caractéristiques individuelles fines. Avec davantage d’informations, nous pouvons adapter plus finement les traitements à chaque patient. Au-delà de la précision, l’IA ouvre la voie à une médecine plus préventive, en permettant de détecter certaines pathologies avant leur expression clinique manifeste.
Chez dEEGtal, l’épilepsie n’est qu’un premier pas. Notre ambition est de créer un modèle fondation capable de comprendre le « langage » des signaux cérébraux et d’interpréter l’EEG de manière générale, afin d’étendre cette approche à d’autres pathologies neurologiques et psychiatriques.
Dans cette perspective, un pôle comme l’IA Hub constitue un catalyseur essentiel pour faire émerger une neurologie et une psychiatrie véritablement guidées par les données.
